Préhistoire, une énigme moderne - Centre Pompidou

Du au

De 11h00 à 21h00

Centre Pompidou

Place Georges Pompidou,
75004 Paris

Avec cette exposition originale, le Centre Pompidou met en lumière le lien qui unit la préhistoire à l’art moderne et contemporain. Au cours d’un parcours chronologique, découvrez comment les artistes et la société ont subi l’attrait des origines pendant la modernité, cédant à une vision fantasmée de ce qui était avant l’histoire. Un riche ensemble de plus de trois-cent œuvres, dont certaines spécialement créées pour l’occasion, et de documents montre comment l’art préhistorique se constitue en objet de fascination, mais aussi en modèle concret pour des expérimentations de tous ordres. Retrouvez aux côtés d’œuvres préhistoriques iconiques telles la Vénus de Lespugue et le Mammouth de la Madeleine, celles d’artistes modernes incontournables dont Louise Bourgeois, Paul Cézanne ou Marguerite Duras, ou contemporains comme Dove Allouche, Pierre Huyghe ou encore Giuseppe Penone. Ce vaste corpus s’accompagne également de films et de livres tels Jurassic Park, La Guerre du feu qui évoquent la diffusion de la préhistoire dans la culture populaire.

La préhistoire est une idée moderne : le mot lui-même ne se fixe définitivement qu’à partir des années 1860. La réalité correspondante se construit progressivement au cours du 19e siècle, comme un bloc indissociable de découvertes, de réflexions et de fantasmes. On y distingue trois grandes étapes : la prise de conscience du temps long de la vie terrestre, par l’analyse des fossiles, au tournant du 19e siècle ; l’appréhension, au début des années 1860, d’une préhistoire humaine, tant du point de vue de l’espèce que de celui de l’émergence des techniques et des arts ; enfin, la reconnaissance spécifique de l’art pariétal, à l’aube du 20e siècle, qui institue les grottes ornées du paléolithique supérieur en hauts lieux de notre imaginaire. Au 20esiècle, l’incidence de ce large ensemble d’images, d’hypothèses et de spéculations sur la culture collective, comme sur la création individuelle, est immense. Non seulement l’art préhistorique (ou ce qu’on désigne ainsi) mais, plus généralement, l’idée de préhistoire en tant que telle viennent modifier profondément nos représentations. La mise en évidence d’une terre sans hommes, puis d’un lent processus d’hominisation conduit à penser, symétriquement, la possible extinction de l’humanité. Le passage de sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs (le paléolithique) à des sociétés plus sédentaires d’agriculteurs-éleveurs (le néolithique) suscite des réflexions relatives à la prise de pouvoir de l’homme sur son environnement, menant jusqu’à l’ère industrielle.

Nourrie des découvertes archéologiques, mais loin d’en être simplement le reflet, cette idée commune de préhistoire déborde sa stricte définition scientifique, centrée sur l’émergence de l’humanité jusqu’à l’invention de l’écriture. Elle modèle les horizons mentaux de la modernité, où elle fonctionne comme une puissante machine à remuer le temps. En elle s’agrègent entre autres les bouleversements géologiques, les débuts de la vie, les espèces éteintes, les premiers hominidés, les cultures disparues du paléolithique et la révolution néolithique. À travers elle, également, s’exercent des forces qui tirent leur fécondité de leurs contradictions mêmes : le besoin de déconstruction et le besoin de refondation ; le désir de sortie de l’histoire et celui d’immersion totale dans l’histoire ; les appels à la révolution et les paniques apocalyptiques. Depuis Cézanne, innombrables sont les artistes que cette question a hantés, à travers l’attirance concrète, continue et sans cesse renouvelée, pour des origines fantasmées : pêle mêle, Jean Arp, Giorgio De Chirico, Max Ernst, Alberto Giacometti, Paul Klee, Joan Miró, Pablo Picasso ; ou Joseph Beuys, Louise Bourgeois, Jean Dubuffet, Marguerite Duras, Barbara Hepworth, Yves Klein ou Robert Smithson ; et, parmi nos contemporains, Dove Allouche, Miquel Barceló, Tacita Dean, Marguerite Humeau, Pierre Huyghe, Giuseppe Penone entre autres.

Les résonances contemporaines de sites préhistoriques majeurs – à commencer par les grottes ornées de Lascaux au Mas d’Azil ou à Chauvet-Pont-d’Arc – ou la formation d’une iconographie préhistorique, du 19e au 21e siècle, ont déjà donné lieu à des expositions, dans le sillage des deux manifestations séminales du Museum of Modern Art (MoMA) de New York en 1937 et de l’Institute of Contemporary Arts de Londres en 1948. Pourtant, la question de l’invention de l’idée de préhistoire et de ses effets sur l’art moderne et contemporain n’avait pas encore fait l’objet d’une exposition synthétique. Le « primitivisme », tel qu’il a été présenté dans l’exposition du MoMA en 1984, puis continûment débattu, n’a pas inclus la préhistoire qui, de fait, s’en distingue fondamentalement. Le « primitif », pour le monde occidental moderne, s’ancre en effet généralement dans des cultures spécifiques, le plus souvent désignées comme exotiques ; la question de la temporalité y est secondaire par rapport à l’altérité géographique et culturelle. La préhistoire, en revanche, se donne avant tout comme durée indéfiniment étirée, et par là même largement indéchiffrable (qu’ils’agisse de la nature ou des premières cultures humaines). L’indistinction de ses contenus est paradoxalement ce qui la rend fascinante : le sentiment primordial qui s’y affirme est celui de l’abîme temporel, bouleversant radicalement notre rêve de maîtrise d’un temps linéaire, tel que l’historicisme du 19e siècle a voulu le mettre en forme. C’est aussi ce qui conduit à inscrire la préhistoire dans une dimension universelle : se tourner vers la préhistoire, c’est chercher à appréhender des structures, fonctions, gestes, processus symboliques communs, tout en les réinventant constamment, faute de documents suffisamment clairs pour les interpréter. C’est pourquoi l’exposition « Préhistoire, une énigme moderne » privilégie une approche culturelle la plus large possible où sont associés à la création moderne et contemporaine des œuvres préhistoriques emblématiques et des documents retraçant l’invention progressive de cette idée de préhistoire.

Le parcours, chronologique, s’ouvre par un préambule remontant au tournant du 20e siècle (Paul Cézanne, Odilon Redon). Cézanne décèle dans le paysage les traces de mouvements anté-historiques qui transforment radicalement sa perception. Le sol s’anime et les figures humaines s’y dissolvent. Au cours des mêmes années, sentant « le poids du fond des temps », Odilon Redon dessine les formes hallucinatoires de son recueil Les Origines, à mi-chemin entre Darwin et Pascal. Le parcours se prolonge par un noyau central allant des années 1930 (Max Ernst, Alberto Giacometti, Joan Miró, Pablo Picasso, entre autres) aux années 1980 (avec notamment Joseph Beuys, Louise Bourgeois, Lucio Fontana, Robert Morris, A. R. Penck, Robert Smithson) et se conclut par une partie contemporaine (Dove Allouche, Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla, Carl Andre, Andrea Branzi, Jake et Dinos Chapman, Tacita Dean, Jean-Pascal Flavien, Dov Ganchrow, Michael Heizer, Marguerite Humeau, Pierre Huyghe, Christian Jaccard, Christian Kerez, Bertrand Lavier, Richard Long, Wim Wenders...).

Au sein de cette progression, la réflexion et le regard sont orientés sur différents thèmes : l’épaisseur du temps ; la terre sans les hommes, imaginée avant et après l’histoire ; les relations entre humanité et animalité (« Hommes et bêtes ») ; la question du corps et de la technique (« Gestes et outils ») ; le fantasme de la caverne et sa réalité archéologique ; les différentes visions de la révolution néolithique (« Néolithiques ») ; et enfin, l’inspiration contemporaine, entre jeux apocalyptiques et enjeux écologiques (« Présents préhistoriques »). Des thèmes sont récurrents dans l’art actuel, parfois dans la continuité avec les générations antérieures – l’épaisseur du temps, le court-circuitage des distances temporelles, le silence des interprétations – et d’autres sont parfois spécifiques à la crise anthropologique que nous sommes en train de vivre, dans la redéfinition dramatique de notre rapport avec la terre, avec la technique et avec le vivant végétal, animal et humain. Le souci de découvrir des terres inconnues de la pensée et de la vie est construit à partir de et avec l’idée de cette terre inconnue qu’est structurellement la préhistoire.

L’ensemble est ponctué par la présentation de témoins préhistoriques majeurs : fossiles, sculptures et gravures paléolithiques (dont la Vénus de Lespugue ou le Mammouth de la Madeleine), outils en pierre taillée ou polie, figures néolithiques anthropomorphes. Enfin, en parallèle, un fil culturel est déroulé, illustrant la formation progressive des interprétations de la préhistoire et leur diffusion populaire – relevés de fouilles et d’investigations, romans « préhistoriques », films culte de cette mythologie des origines comme The Lost World (1925), King Kong (1933), etc.

Par

Cécile Debray, directrice du musée de l’OrangerieRémi Labrusse, professeur d’histoire de l’art, université Paris Nanterre
Maria Stavrinaki, maîtresse de conférences en histoire de l’art, université Paris I Panthéon Sorbonne

In Code couleur n° 34, mai-août 2019, p. 6-11

L’exposition a été réalisée en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle – Musée de l’Homme, le Musée d’archéologie nationale – Domaine national de Saint-Germain-en-Laye et le Musée national de Préhistoire.

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