Du rappel philosophique de la mesure, vue comme une vertu soignante (Éric Fiat), en passant par la critique de plusieurs démesures -- celle imaginée par les tenants de l'IA (Jean-Gabriel Ganascia), puis celle outrepassant les limites concrètes de notre planète (Dominique Bourg) --, le colloque débouche sur leur mise à l'épreuve dans la pratique médicale (Cyril Goulenok), où se joue en temps réel sur le terrain la possibilité d'une sobriété du soin :
18h00 :
Accueil par Joël Ceccaldi et Thomas de Gabory, codirecteurs du département Éthique biomédicale au Pôle de recherche du Collège des Bernardins
18h05 :
18h15 :
18h40 :
19h05 :
19h30 :
20h30 :
Fin du colloque
Penser la médecine et le soin de demain impose, dès aujourd'hui, de se projeter dans le futur en tenant ensemble trois dynamiques majeures.
D'abord, l'avènement rapide de l'intelligence artificielle (IA) dans le monde de la santé. Ensuite, les mutations profondes de la pratique médicale elle-même, de l'exercice du métier de soignant et de la répartition des rôles au sein du système sanitaire. Enfin, l'enjeu écologique, qui confronte la médecine à une tension nouvelle entre deux pôles : celui d'une innovation technique perçue comme inexorable, et celui de la nécessité -- d'abord pointée par Hans Jonas -- de prendre en compte les générations futures dans nos choix.
Il ne faut pas voir le sujet de l'IA et celui de l'écologie comme deux objectifs s'opposant et imposant à la médecine d'exclure l'une pour adopter l'autre. Il faut plutôt voir l'IA par le prisme de l'écologie et de ce que cette dernière appelle en termes de prudence dans son acceptation. La question de l'écologie force à repenser les attentes envers une technologie que l'on a tendance à considérer comme un deus ex machina.
Le déploiement de l'IA ouvre en réalité deux trajectoires possibles. La première est celle de la consommation sans limites au sein d'un « monde sans limites » (Jean-Pierre Lebrun) : multiplication d'outils redondants, inflation des données, examens inutiles, surmédicalisation, extra médicalisation et logique exclusive de performance. Dans cette trajectoire, l'empreinte carbone augmenterait, non pas du seul fait de l'IA elle-même, mais aussi de son usage non maîtrisé et de sa désirabilité.
La seconde trajectoire est celle de la sobriété et de la pertinence : l'IA devient un outil indispensable pour éviter les actes inutiles ou redondants, optimiser les parcours de soins en sorte d'éviter certaines hospitalisations, limiter les déplacements et les gaspillages matériels, choisir le recyclable et le réparable plutôt que le jetable ou l'obsolescence programmée. Dans cette configuration, malgré une consommation énergétique accrue, on peut espérer contrôler la balance énergétique globale du système de soins.
L'IA n'est donc pas le facteur décisif. Ce qui déterminera le futur impact écologique du système de soins, c'est la manière dont la médecine redéfinira ses priorités : accumulation technologique ou sobriété dans le soin. Face à la quête débridée d'une innovation démesurément livrée à elle-même, la mesure dans le soin et la retenue dans la prescription ne seraient-elles pas un chemin d'ajustement à la singularité des personnes et à leur situation existentielle Mais comment éviter alors le piège d'une sobriété exclusivement perçue comme un frein à la recherche médicale
Cette réflexion appelle naturellement une approche éthique. La bioéthique, telle que pensée en 1970 aux États-Unis par le cancérologue Van Rensselaer Potter -- voire dès 1927 par le théologien allemand Fritz Jahr avec son néologisme Bio-Ethik --, est née comme une éthique du soin du vivant dans son ensemble, intrinsèquement lestée d'enjeux écologiques et d'emblée liée à la responsabilité envers les générations futures.
Repenser la médecine à l'ère de l'IA et du changement climatique ne constitue donc pas une extension marginale de la bioéthique ou son vague supplément d'âme, mais un retour à son projet fondateur.
Finalement, deux orientations pratiques se dessinent :
La sobriété en médecine, entendue comme retenue et pertinence dans la prescription et l'usage des technologies, rejoint les réflexions récentes de l'Académie nationale de médecine (voir le Rapport de fin 2025 sur la sobriété dans le soin) ainsi que celles des États généraux de la santé organisés par le CCNE dans la perspective de la prochaine révision des lois de bioéthique.
Le développement de l'IA augmentera certes la consommation énergétique du système de soins, mais son impact environnemental dépendra avant tout des choix de société en termes de sobriété. Sans une attention explicite pour limiter les actes inutiles et la surmédicalisation, l'IA risque effectivement d'amplifier les gaspillages et les émissions indirectes. Une prudence est nécessaire : plus son utilisation sera facile, plus elle se rendra désirable, plus elle deviendra délétère pour l'environnement.
À l'inverse, une médecine résolument sobre pourrait permettre à l'IA de devenir un levier de transformation écologique du système de santé. La sobriété n'est alors pas un frein à l'innovation, mais la condition pour qu'une médecine augmentée par l'IA soit compatible et aille même de pair avec le respect de notre planète et de l'ensemble des vivants qu'elle héberge aujourd'hui et qu'elle aura à accueillir demain.
0 Commentaire Soyez le premier à réagir